PERSPECTIVE – Amandine Portelli – 1er au 29 avril 2017

PERSPECTIVE entretien avec Amandine Portelli -3 mars 2017

Le projet « Perspective » présente sous la forme d’une soirée vidéos – live puis d’une exposition, les connexions temporelles et visuelles d’Amandine Portelli entre dessin, vidéo, performance et réactivation. Cet échange avec l’artist,e réalisé au début de sa résidence intervient en pleine conception artistique et scénographique, une autre perspective partagée avec Amandine Portelli.

ENTRACTE

Léo Bioret : Accueillie dans la Cabine par le collectif BLAST, le mois de mars te permet de mettre en forme et en scène le projet, Perspective. Quel est ton programme de travail, comment investi tu les lieux et l’espace de la Cabine entre l’exposition et la soirée de projection ?

Amandine Portelli : D’abord par une mise en espace puis un temps de création in situ. Les premières semaines passées dans la Cabine me permettent d’installer le cadre de mon projet : cloisons, lumières, matériel vidéo et obturation des fenêtres pour faire le noir et les premiers tests audiovisuels.

Le début de cette « résidence » coïncide avec un temps de travail dédié à la mise en place de ma performance vidéo.

La soirée de projection aura lieu dans la Cabine, au sein de l’exposition encore en montage le mercredi 22 mars 2017. Je répèterai donc cette performance en plusieurs sessions dans l’espace de la Cabine.

Le soir d’ENTRACTE sera une sorte de représentation.

Léo Bioret : Peux-tu nous en dire plus sur le déroulement de cette soirée de « vidéos – live » ENTRACTE # ? Comment fonctionne les deux performances Silence ! et Perspective ?

Amandine Portelli : La première performance, Perspective, réactive une vidéo que j’ai déjà présentée en Janvier 2016. Perspective est un ensemble de dessins que je réalise depuis 2012 et je me suis rendu compte du rythme qu’ils créaient. Je les ai donc travaillés en série avec une approche très influencée par l’utilisation du fusain dans les séries de Matisse dans son exposition, Paires et séries au Centre Georges Pompidou en 2012.

J’ai ensuite eu cette idée de vidéo qui accompagne les dessins. J’ai eu l’occasion de la réaliser en profitant de l’atelier qui m’était mis à disposition par le collectif BLAST en 2016.

Pour la performance Perspective, la première partie de la vidéo est projetée. Pour la partie live, je dessine au fusain mes dessins sur une grande table lumineuse ou sont reliés trois micros et une caméra qui diffusent le son de mes actions sur la feuille et les images du dessin en cours. La deuxième partie de la vidéo est composée d’extraits de médias qui montrent les murs dans le monde. La performance commence par des bruits extérieurs et se termine dans le silence complet.

Perspective parle du dessin mais aussi du dessein, de la projection ; de cette idée que l’homme a besoin de se projeter et de construire (pas forcément dans un sens positif). En tant qu’artiste, je me considère aussi comme faisant partie de l’espèce humaine, ayant aussi ce défaut de pouvoir, de construire, d’être souverain. Je ne considère pas simplement porter un regard critique, mais je pose ce que nous sommes et ce que nous sommes capables de faire et de penser. Je ne fais que montrer.

Silence !  est ma première expérience de la forme de « vidéo – live » réalisée en collaboration avec l’artiste Loredana Lanciano. Entendre sa voix en direct de la projection vidéo apporte une nouvelle résonnance à l’image vidéographique. J’ai décidé d’activer ce projet pour la troisième fois.

Silence ! dure environ 5 minutes. L’amphithéâtre qui est projeté fait partie d’un établissement scolaire ou toutes les semaines, je surveillais des élèves, qui faisaient des devoirs de préparation au Baccalauréat. Pendant un an je les ai dessinés. Leur présence dans cette grande architecture instaure un rythme dans les dessins. Visuellement, les élèves, assis derrière ces grandes lignes de tables, ressemblent à une portée musicale. Chaque tête devient une note, un temps, une basse, une aigue, un élément de la partition. Ces Notations sont devenus une partition que j’ai demandé à Loredana Lanciano, artiste bruitiste et chanteuse contemporaine d’interpréter et d’activer pour la performance.

J’ai commencé ce processus de notation-dessin à l’Ecole des Beaux – Arts ou j’ai découvert, Du signe au son, histoire de la notation musicale de Jean-Yves Bosseur, sur l’histoire de la partition et la question de l’interprétation. La partition est là pour donner une règle mais il existe une part de liberté. Tout est guidé, mais l’écriture ne peut pas tout imposer à l’interprète, même dans les partitions les plus strictes au sens du solfège et de l’écriture musicale. Le rendu n’est jamais le même. C’est ce qui m’a intéressé, donner une règle à un-e artiste musicienne, qui, va poser ses codes.

J’aime la notion de performance qui est très temporelle. A un moment T on voit un passage, une action et dans un deuxième temps, l’archive de cette performance, qui en fait partie mais qui n’est plus la performance vue, mais la trace. Je souhaite développer cette temporalité dans l’exposition Perspective.

PRATIQUE ARTISTIQUE

Chloé Martin : Tu as énormément expérimenté la pratique du dessin depuis ta formation à l’Ecole des Beaux – Arts d’Angers et à Sarajevo ou tu es restée un an. Parles – nous de ton rapport au dessin et de la manière dont tu l’as fait évoluer jusqu’à aujourd’hui.

Amandine Portelli : Mon séjour à Sarajevo a été un moment très enrichissant, qui a fait complètement évoluer ma pratique du dessin. C’est une période que je considère comme un tournant dans ma vie ou j’ai passé un an dans les ateliers d’arts graphiques de l’Académie des Beaux-Arts à apprendre les techniques de gravure.

J’y ai réalisé beaucoup de dessins de caricatures et d’éditions, de manière assez libre et intuitive, « sans répit du présent »[1]. Ce sont des interprétations personnelles de ce que je vivais, ce que je voyais et des gens que je rencontrais là-bas.

Léo Bioret : Tu nous fais part de ce tournant dans ta pratique et dans ta vie, qui finalement te permets de revenir explorer et piocher dans tes réalisations de 2008 pour alimenter tes réalisations aujourd’hui.

Amandine Portelli : J’y reviens beaucoup, car j’y ai développé de nombreux axes de recherches qui portent encore mon travail, comme la question du multiple ou celle de l’humain. Paul Valery parle de « l’incontournable sujet du corps dans l’art ». Sans montrer le corps, j’en parle, il est présent. J’ai travaillé sur des sujets identitaires en réfléchissant sur la manière de représenter l’humain qui n’en ai plus vraiment un et le rôle des médias sur la manière de raconter un fait ou une histoire où la dimension fictionnelle apparait. Ce qui m’intéresse c’est la transmission d’un message, la manière dont les médias interprètent et racontent jusqu’à déshumaniser l’information ou le sujet.

J’ai continué à restituer ce que j’observais dans mes carnets et un jour je suis sortie de ces notes. Je travaillais avec un modèle mental de valise, l’image du livre. Je suis arrivé à Sarajevo avec une valise, je devais repartir avec une autre valise ! En revenant à Angers, j’ai ouvert cette valise. Je suis venue à Sarajevo avec des histoires de France en revenant de Bosnie j’avais d’autres histoires à raconter et de nouvelles choses à montrer ; des éditions d’histoires très personnelles de Sarajevo, qui nécessitaient ma présence pour les raconter.

Léo Bioret : Est-ce de cette façon que tu créé le lien entre les moments très temporels des performances – live avec le dessin, en étant présente, en parlant ou en montrant tes histoires ?

Chloé Martin : Tu créé une transmission entre tes œuvres et le public, en étant là pour raconter ton vécu et tes rencontres.

Amandine Portelli : C’est important de raconter. Mes dessins se sont développer autour de l’histoire et de la narration, ce qui m’a amené au principe de la série en développant des mises en scène fortes abordant souvent la question de l’autre.

L’occasion est la rencontre avec l’artiste qui est présent. L’œuvre voyage, elle parle et elle s’interprète.

Léo Bioret : Quel est ton rapport au texte et aux mots ?

Amandine Portelli : Le texte est toujours présent dans mon travail. Je crois que le premier point de repère en lien avec les mots c’est Mémoire. Mon mémoire de fin d’études mais aussi les mémoires des personnes que j’ai rencontré que m’ont raconté leur histoire.

Sarajevo a aussi été une période d’écriture d’intense ou je retranscrivais des récits, j’écrivais des mots, des idées, des histoires. Je croisais beaucoup de monde et j’étais très attentive aux scènes que je vivais dans la rue.

Léo Bioret : Cette démarche d’observation est constante dans tes recherches de création. C’est essentiel pour toi de te nourrir de tout ce que tu vois ou rencontre et de t’imprégner de ces messages forts ?

Amandine Portelli : Effectivement, je suis hyper sensible à ce genre d’observation. Ces moments portent mon travail et révèlent certains besoins, comme celui, qui est devenu une nécessité à ce moment-là, de dessiner de manière viscérale !

Léo Bioret : Elaborer une narration autour des œuvres est un besoin que tu alimentes. Pas pour expliquer au spectateur ce qu’il doit voir mais bien pour lui ouvrir l’interprétation.

Amandine Portelli : Le texte fait d’ailleurs parfois partie de l’œuvre. Pour moi le texte est visuel et je fais partie des arts visuels. Je m’intéresse à l’image qui est aussi le langage.

EXPOSITION

Léo Bioret : Comment as-tu pensé le projet d’exposition, Perspective ?

Amandine Portelli : Dans cette exposition, la question essentielle est celle de la représentation et du pouvoir.

Je travaille sur ce projet depuis plusieurs mois. L’œuvre qui ouvre le projet Perspective est Cellule, une série que j’ai commencée en 20.. et que j’ai faite évoluer pour l’exposition sous le titre de Sphalte.

EXPLICATIONS DE SPHALTE (projection au sol )

 Le titre de l’exposition, Perspective est une ouverture, un titre polysémique. Que ce soit la technique de la perspective en dessin, le sens que je vais lui donner dans ma pratique, mais aussi par son sens social et politique.

Perspective est une déclinaison qui implique aussi une idée de frontière qui m’amène directement au mur.

Léo Bioret : Tu as une relation visuelle privilégiée au sujet et à l’image du mur ?

Amandine Portelli : Le mur est récurrent dans mon travail, il me fascine. L’un des projets qui fait le lien et qui m’a pris le plus de temps d’immersion et d’archivage est Cellule. J’ai passé beaucoup de temps à la Maison d’arrêt d’Angers à observer la vie carcérale par l’intermédiaire de l’Asdas.

A chaque fois que je rentrais dans cette Maison d’Arret, je voyais un écran de contrôle avec une vue aérienne de la prison.

Travailler autour des prisons a éveillé mon intérêt sur des questions d’espace et de politique. Mais ce sujet est devenu trop complexe pour pouvoir être dans l’individualité. J’avais envie de parler de la coercition qui m’a amené vers l’architecture comme lieu de pouvoir. J’ai commencé à réaliser des sérigraphies de vue aériennes de prisons en France et je les toutes isolées de leur contexte géographique ou urbain, chacune dans leur cellule. J’ai fait évoluer ce projet en utilisant des traceurs de plans pour imprimer chaque cellule sur des formats beaucoup plus grands. Aujourd’hui je repense ce projet une nouvelle fois en terme d’accrochage en présentant des grands lais de papier qui se dérouleront du mur sur une table.

Léo Bioret : Comment développes-tu ce principe de réactivation et sa temporalité avec tes œuvres qui vivent sous des formes évolutives ?

Amandine Portelli : Je laisse cette possibilité aux œuvres. J’aborde l’espace par les combinaisons et l’idée de l’infini. Ce principe de combinaisons est lié à un artiste que j’aime beaucoup, Sol Lewitt.

Lorsque je travaille sur une vidéo et que je la termine, j’assume la forme qu’elle prend, les détails qui fonctionnent ou non, puisque le jour où je pourrais la montrer une nouvelle fois, elle évoluera. Les étapes de l’œuvre doivent vivre et être montrées. Je garde chaque forme de l’œuvre, ce qui me permet d’avancer, de créer mon plan, mon archive.

Léo Bioret : Tu finalises pour Perspective, le projet de dessin-animation, You have to kill me, une nouvelle expérimentation du principe de série.

Amandine Portelli : L’intégralité de mon travail est la série, chaque projet forme un tout. Je m’interroge beaucoup sur l’unique et le multiple, entre ce que je fais à la main et ce que je fais à la machine ; ce qui donne une caractéristique et une forme singulière à l’unique et ce qui forme un tout par l’identité commune. A l’infini va la différence et l’interprétation ! J’ai envie de m’approprier cette liberté d’interprétation que l’on trouve dans le spectacle vivant pour l’adapter aux arts visuels. Je suis passé du dessin au film d’animation dans le cadre de ce projet, You have to kill me, inspiré d’Accatone de Pasolini, ou je me donne une certaine liberté d’interprétation.

Je m’attache à reprendre des extraits de ce film qui, fait partie, pour moi, de mon histoire visuelle. C’est une réactivation intellectuelle développée autour d’une vidéo d’animation réalisée à partir de centaines de dessins présentés autour de la vidéo dans l’exposition.

Léo Bioret : Cette exposition Perspective est-elle la première impulsion, l’amorce d’une forme d’exposition que tu souhaiterais développer dans tes futurs projets ?

Amandine Portelli : J’aimerais développer une forme d’exposition évolutive ou toutes les traces (vidéos en mise en scène d’objets) des performances et des vidéos live auraient lieu sur le temps d’exposition soient présentées dans l’espace. Ce deuxième temps me permettrait d’expérimenter l’exposition de la performance.

Perspective est en effet une amorce de cette proposition en présentant les traces des deux vidéos-live qui auront lieu au mois de mars 2017, dans l’exposition. Chaque projet de performance trouvera ainsi sa forme complète.

J’aimerais beaucoup par la suite, faire une exposition de « commandes ». Ou chaque réflexion est élaborée à plusieurs autour de mon travail et pourquoi pas à l’infini ?

Je suis très sensible au travail de collaboration dans cette forme de la performance. Je considère le travail collectif avec cette envie de faire travailler les artistes plasticiens.

Le fait d’en parler, me permet de poser ce projet, concrètement. Il va falloir que je me lance et que je le fasse. C’est une sorte de promesse que je me fais à moi-même !


[1] Pierre Courtin sur Video Box 2, Galerie 10m2, Sarajevo, 2008